
Corynebacterium jeikeium : une bactérie nosocomiale redoutable
Corynebacterium jeikeium est une bactérie opportuniste multi-résistante qui touche principalement les patients hospitalisés et immunodéprimés. Découvrez ses caractéristiques, les infections qu'elle provoque et comment la traiter.
Qu’est-ce que Corynebacterium jeikeium ?
Corynebacterium jeikeium (anciennement appelé JK bacillus ou groupe JK) est une bactérie à Gram positif, aérobie stricte, non sporulée et non motile, appartenant au genre Corynebacterium. Décrite pour la première fois en 1976 par Johnson et Kaye, elle est aujourd’hui reconnue comme l’une des espèces de corynébactéries les plus pathogènes pour l’être humain.
Initialement considérée comme un simple contaminant de laboratoire ou un microbe de la flore cutanée, cette bactérie s’est imposée au fil des décennies comme un agent infectieux opportuniste majeur, particulièrement redoutable chez les patients hospitalisés. Son nom d’espèce, jeikeium, rend hommage au microbiologiste Johannes Kaye, qui a contribué à son identification.
Elle fait partie du groupe des corynébactéries dites « non diphtériques », c’est-à-dire qu’elle ne produit pas la toxine diphtérique. Son pouvoir pathogène repose essentiellement sur sa capacité à coloniser la peau des patients fragilisés et à générer des infections invasives difficiles à traiter en raison de sa résistance à de nombreux antibiotiques.

Caractéristiques microbiologiques
Corynebacterium jeikeium présente plusieurs particularités microbiologiques qui expliquent son comportement clinique et sa virulence.
Morphologie et culture
- Type : bacille à Gram positif, droit ou légèrement incurvé, mesurant environ 0,5 à 1 µm de largeur et 2 à 3 µm de longueur.
- Arrangement : les bactéries se regroupent souvent en palissades ou en lettres chinoises, typiques du genre Corynebacterium.
- Croissance : elle pousse en 24 à 48 heures sur gélose au sang en formant des colonies petites, grises, brillantes, parfois muqueuses.
- Catalase : positive, ce qui la distingue des streptocoques à Gram positif également présents sur la peau.
- Oxydase : négative.
Profil biochimique
Contrairement à la majorité des corynébactéries, C. jeikeium est biochimiquement inerte, ce qui complique son identification. Elle fermente peu de sucres, est immobile et ne produit pas de pigments. Ces caractéristiques exigent le recours à des techniques modernes d’identification comme la spectrométrie de masse MALDI-TOF ou le séquençage de l’ARNr 16S.
Réservoir écologique et transmission
Flore cutanée commensale
Corynebacterium jeikeium fait partie de la microbiote cutané normal de l’être humain. Elle est particulièrement présente dans les zones humides du corps : aisselles, aines, régions périnéales et espaces interdigitaux. Chez un sujet sain, sa présence est sans conséquence et elle participe à l’équilibre écologique de la peau.
Colonisation hospitalière
À l’hôpital, la situation est très différente. La pression de sélection exercée par l’usage massif et répété d’antibiotiques, associée à la fragilité des patients, favorise l’émergence de souches résistantes et leur colonisation cutanée extensive. La bactérie peut alors être transmise :
- Par contact direct entre patients (manuportage du personnel soignant) ;
- Par l’intermédiaire de matériel médical (cathéters, sondes, drains) ;
- Par voie environnementale à partir des surfaces contaminées.
La bactérie adhère fortement aux matériaux synthétiques comme le silicone ou le polyuréthane, ce qui explique ses fréquentes associations avec les dispositifs médicaux invasifs.
Populations à risque et facteurs favorisants
Bien que Corynebacterium jeikeium ne soit pas pathogène pour un sujet en bonne santé, certaines populations sont particulièrement vulnérables aux infections invasives qu’elle provoque.
Patients immunodéprimés
Les personnes souffrant de neutropénie sévère, notamment celles recevant une chimiothérapie pour leucémie, lymphome ou autre hémopathie maligne, constituent le terrain de prédilection de cette bactérie. La rupture de la barrière cutanée et l’immunosuppression profonde favorisent le passage de la bactérie du revêtement cutané vers la circulation sanguine.
Patients hospitalisés en soins intensifs
Les unités de réanimation concentrent les facteurs de risque : cathéters veineux centraux, drains chirurgicaux, ventilation mécanique, antibiothérapies à large spectre et séjours prolongés. Ces conditions créent un environnement propice à la colonisation et à l’infection invasive.
Porteurs de prothèses et matériels implantés
Les patients porteurs de prothèses articulaires, de valves cardiaques artificielles, de stimulateurs cardiaques ou de cathéters de longue durée sont particulièrement exposés au risque d’infection sur matériel, où C. jeikeium forme un biofilm protecteur la rendant extrêmement difficile à éradiquer.
Manifestations cliniques
Les infections à Corynebacterium jeikeium sont variées, mais certaines formes cliniques dominent le tableau de la pathogénicité de cette bactérie.
Bactériémies et septicémies
La manifestation la plus fréquente et la plus grave est la bactériémie, c’est-à-dire le passage de la bactérie dans le sang. Souvent liée à un cathéter veineux central, elle survient typiquement chez un patient neutropénique fébrile. Le tableau clinique peut évoluer rapidement vers un sepsis sévère, voire un choc septique, avec une mortalité non négligeable malgré une prise en charge adaptée.
Infections cutanées et des tissus mous
Chez les patients colonisés, C. jeikeium peut provoquer :
- Des érythèmes péri-cicatriciels ou autour des points de ponction ;
- Des abcès cutanés aux points d’entrée des cathéters ;
- Des cellulites, notamment chez les patients brûlés ;
- Des ulcérations chroniques surinfectées.
Ces lésions, bien que parfois limitées en apparence, peuvent servir de porte d’entrée à une infection systémique.
Endocardites infectieuses
L’endocardite à C. jeikeium est une forme rare mais particulièrement redoutée. Elle survient sur valve native chez le sujet toxicomane ou alcoolique, ou sur valve prothétique. Le tableau est celui d’une endocardite subaiguë avec fièvre persistante, altération de l’état général et risques d’embolies septiques. Le traitement est long et complexe.
Infections sur matériel prothétique
Les infections de prothèses articulaires ou de stimulateurs cardiaques constituent un autre tableau classique. La formation d’un biofilm à la surface du matériel rend l’infection extrêmement résistante aux antibiotiques. Le retrait du matériel infecté est souvent indispensable, suivi d’une période d’antibiothérapie prolongée avant réimplantation éventuelle.

Diagnostic biologique
Le diagnostic repose sur l’isolement de la bactérie à partir de prélèvements cliniquement significatifs : hémocultures, prélèvements de pus, biopsies de valves, cultures de cathéters ou de liquide articulaire.
Critères d’interprétation
Un point essentiel est de différencier une véritable infection d’une simple contamination. Une seule hémoculture positive à C. jeikeium chez un patient porteur de cathéter central avec signes infectieux doit être considérée comme significative, contrairement à un isolement isolé sans contexte clinique évocateur. Les critères aident à établir la relevance clinique :
- Isolement répété à plusieurs prélèvements ;
- Contexte clinique compatible ;
- Isolement concomitant sur le cathéter retiré ;
- Signes d’inflammation localisée.
Identification au laboratoire
L’identification repose aujourd’hui sur la spectrométrie de masse MALDI-TOF, technique de référence rapide et fiable. L’antibiogramme doit être systématiquement réalisé en raison de la fréquence élevée des résistances.
Traitement et résistances
La prise en charge des infections à Corynebacterium jeikeium constitue un véritable défi thérapeutique en raison du profil de résistance particulièrement étendu de cette bactérie.
Antibiotiques inefficaces
Corynebacterium jeikeium est naturellement résistante à de nombreuses familles d’antibiotiques couramment utilisés :
- Pénicillines (résistance constante) ;
- Céphalosporines de première et deuxième génération ;
- Aminosides (gentamicine, amikacine) ;
- Macrolides (érythromycine, azithromycine) ;
- Tétracyclines ;
- Quinolones inconstamment actives avec résistances fréquentes.
Antibiotiques de référence
La vancomycine reste l’antibiotique de choix dans la majorité des infections invasives à C. jeikeium. Un traitement de 10 à 14 jours est généralement suffisant pour une bactériémie sur cathéter après retrait de celui-ci. La daptomycine et le linézolide constituent des alternatives efficaces, notamment en cas d’intolérance à la vancomycine ou de nécessité de traitement ambulatoire.
Prise en charge globale
Le traitement antibiotique seul est souvent insuffisant et doit être associé à :
- Retrait du matériel infecté (cathéters, prothèses) ;
- Drainage chirurgical des collections ;
- Antibiothérapie prolongée (4 à 6 semaines pour les endocardites, plusieurs mois pour les infections sur prothèses) ;
- Suivi biologique et clinique régulier.

Prévention et conseils pratiques
La prévention des infections à Corynebacterium jeikeium repose sur des mesures simples mais rigoureuses, principalement applicables en milieu hospitalier.
Hygiène et contrôle de l’infection
Le lavage des mains demeure la mesure préventive la plus efficace. À l’hôpital, l’utilisation de solutions hydroalcooliques par le personnel soignant limite considérablement la transmission croisée entre patients. La décolonisation cutanée par lavage antiseptique à la chlorhexidine peut être envisagée chez les patients à haut risque, notamment avant chirurgie cardiaque ou pose de cathéter central.
Gestion des cathéters et dispositifs invasifs
La pose et l’entretien des dispositifs invasifs doivent obéir à des protocoles stricts : asepsie rigoureuse, changement programmé des pansements, retrait précoce des cathéters devenus inutiles. Toute fièvre inexpliquée chez un patient porteur d’un cathéter central doit conduire à son ablation et à la mise en culture du matériel.
Usage raisonné des antibiotiques
La politique de bon usage des antibiotiques est cruciale pour limiter l’émergence et la diffusion de souches résistantes. Toute antibiothérapie doit être prescrite sur des critères précis, avec réévaluation systématique à 48-72 heures et désescalade dès que possible.
En résumé
Corynebacterium jeikeium est une bactérie opportuniste multi-résistante, commensale de la peau, dont le pouvoir pathogène s’exprime essentiellement chez les patients fragilisés. Ses infections les plus fréquentes incluent les bactériémies sur cathéter, les endocardites et les infections sur matériel prothétique, notamment chez les patients d’oncohématologie, de réanimation ou porteurs de prothèses.
Points clés à retenir :
- Une bactérie opportuniste à connaître, car souvent sous-estimée dans les diagnostics microbiologiques ;
- Résistance naturelle à de nombreuses familles d’antibiotiques, imposant un recours fréquent à la vancomycine ;
- Retrait du matériel infecté souvent indispensable en complément du traitement antibiotique ;
- Hygiène hospitalière rigoureuse et usage raisonné des antibiotiques pour limiter sa diffusion ;
- Identification précise par MALDI-TOF indispensable pour confirmer le diagnostic et guider l’antibiothérapie.
Une vigilance accrue, tant au niveau microbiologique que clinique, permet d’améliorer significativement le pronostic des patients touchés par cette bactérie souvent méconnue mais potentiellement létale.