
Mycobacterium ulcerans est la bactérie responsable de l'ulcère de Buruli, maladie tropicale négligée qui provoque de graves lésions cutanées nécrosantes, principalement en Afrique de l'Ouest et en Australie.
Qu’est-ce que Mycobacterium ulcerans ?
Mycobacterium ulcerans est une mycobactérie atypique appartenant à la même famille que les agents de la tuberculose (Mycobacterium tuberculosis) et de la lèpre (Mycobacterium leprae). Elle a été identifiée pour la première fois en 1948 par le pathologiste australien Peter MacCallum, qui l’a isolée à partir d’ulcères cutanés observés chez des patients de la région de Bairnsdale, en Australie. Cette découverte a permis de faire le lien entre un microbe jusque-là mystérieux et une maladie cutanée alors considérée comme d’origine inconnue.
Cette bactérie est responsable d’une infection cutanée appelée ulcère de Buruli, du nom d’un comté de l’Ouganda où de nombreux cas furent décrits dans les années 1960. Également connue sous le nom d’« ulcère de Bairnsdale » en Australie ou de « mbasu » en Afrique centrale, cette pathologie figure aujourd’hui parmi les maladies tropicales négligées reconnues par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Mycobacterium ulcerans se distingue des autres mycobactéries par sa capacité unique à produire une toxine puissante, la mycolactone, qui constitue le principal facteur de virulence responsable des destructions tissulaires caractéristiques de la maladie.

Caractéristiques microbiologiques et toxinogenèse
Une mycobactérie à croissance lente
Sur le plan microbiologique, M. ulcerans est un bacille acido-alcoolo-résistant (BAAR) dont la culture est fastidieuse, nécessitant entre 6 et 12 semaines à 30-33 °C sur des milieux spécialisés (Lowenstein-Jensen, Middlebrook). Sa croissance optimale à une température inférieure à celle du corps humain explique pourquoi cette bactérie cible préférentiellement les tissus cutanés superficiels plutôt que les organes profonds.
La mycolactone, clé de la pathogénicité
Le virulence de M. ulcerans repose essentiellement sur la production d’une molécule originale : la mycolactone. Cette toxine polykétide est synthétisée par un grand plasmide bactérien (pMUM) et possède plusieurs propriétés redoutables :
- Effet cytotoxique direct : elle détruit les cellules cutanées (kératinocytes, fibroblastes, cellules endothéliales) en perturbant leur cytosquelette d’actine, entraînant une nécrose étendue.
- Propriétés immunosuppressives : elle inhibe la réponse immunitaire locale en bloquant l’activation des cellules immunitaires (lymphocytes T, macrophages) et en réduisant la production de cytokines inflammatoires.
- Effet analgésique : particularité notable, la mycolactone possède une activité antinociceptive qui explique pourquoi les lésions sont souvent peu douloureuses, même lorsqu’elles sont étendues.
Ensemble, ces propriétés créent un environnement local favorable à la prolifération bactérienne sans réaction inflammatoire notable, ce qui explique le caractère silencieux et progressif de l’infection.
Épidémiologie et géographie de la maladie
Une répartition mondiale inégale
L’ulcère de Buruli est aujourd’hui signalé dans plus de 30 pays, principalement situés dans les régions tropicales et subtropicales :
- Afrique de l’Ouest : zone d’endémie majeure, notamment en Côte d’Ivoire, au Ghana, au Bénin, au Nigeria, en Sierra Leone, au Libéria et au Cameroun.
- Australie : principalement dans l’État de Victoria, où les cas sont en augmentation depuis 2010.
- Amérique du Sud : quelques foyers en Guyane française, au Suriname et au Pérou.
- Asie : cas sporadiques au Japon, en Chine et dans certains pays d’Asie du Sud-Est.
L’OMS estime qu’entre 5 000 et 6 000 cas sont déclarés chaque année dans le monde, mais ce chiffre est probablement sous-estimé en raison des difficultés de surveillance dans les zones rurales reculées.
Mode de transmission : encore discuté
Le mode exact de transmission de M. ulcerans à l’homme demeure partiellement inconnu, bien que plusieurs hypothèses soient privilégiées :
- Contact avec un environnement aquatique contaminé : la bactérie est fréquemment détectée dans les eaux stagnantes, les marécages et les zones irriguées.
- Piqûre d’insectes aquatiques : les punaises d’eau (Naucoris, Diplonychus) et certains moustiques sont capables de transporter la bactérie.
- Traumatisme cutané mineur : une écorchure ou une lésion préexistante pourrait faciliter la pénétration du germe.
Aucune transmission interhumaine directe n’a été documentée, ce qui distingue radicalement M. ulcerans de M. tuberculosis.
Manifestations cliniques de l’ulcère de Buruli
L’évolution en quatre stades
La maladie évolue classiquement en quatre phases successives qui déterminent la prise en charge :
- Stade 1 (précoces) : apparition d’une papule ou d’un nodule indolore, de petite taille, parfois prurigineux. Ces lésions initiales passent souvent inaperçues.
- Stade 2 (cellulite) : extension en plaque inflammatoire indurée, parfois chaude, dépassant souvent 5 cm. La lésion reste généralement asymptomatique, ce qui retarde le diagnostic.
- Stade 3 (ulcération) : nécrose tissulaire avec formation d’un ulcère caractéristique à bords décollés et irréguliers, à fond nécrotique jaunâtre. L’absence de douleur contraste avec l’étendue des lésions.
- Stade 4 (cicatrisation-invalidité) : stade tardif où la lésion, après plusieurs mois d’évolution, peut cicatriser spontanément en laissant des séquelles importantes : brides rétractiles, déformations articulaires, limitations fonctionnelles parfois majeures.
Formes cliniques particulières
Plusieurs variantes méritent d’être signalées :
- Forme œdémateuse : œdème diffus sans ulcération, trompeuse car non spécifique.
- Forme osseuse : ostéomyélite à M. ulcerans, rare mais grave, pouvant nécessiter une prise en charge chirurgicale lourde.
- Forme disséminée : exceptionnelle, observée surtout chez des patients immunodéprimés (VIH).
Les lésions siègent préférentiellement sur les membres inférieurs (60 à 70 % des cas), suivies des membres supérieurs, du tronc et plus rarement du visage.
Diagnostic microbiologique
Approche diagnostique recommandée par l’OMS
Le diagnostic repose sur un faisceau d’arguments cliniques et biologiques. Les recommandations de l’OMS préconisent au minimum l’une des méthodes suivantes :
- Microscopie à la coloration de Ziehl-Neelsen : détection rapide de bacilles acido-alcoolo-résistants dans les frottis de biopsies ou d’écouvillons.
- PCR (GeneXpert, IS2404) : technique de référence, très sensible et spécifique (sensibilité > 90 %). Permet la confirmation en 24 à 48 heures.
- Culture sur milieu spécifique : utile pour les études épidémiologiques et les tests de sensibilité, mais réservée aux laboratoires de référence en raison de sa lenteur.
- Histopathologie : utile dans les formes atypiques (cellulites, œdèmes), montrant une nécrose éosinophilique sous-cutanée typique.
Diagnostics différentiels
Devant un ulcère cutané chronique en zone d’endémie, il convient d’éliminer : phlegmon, ecthyma, mycose profonde, mycobactériose atypique non ulcérante (notamment M. marinum), ulcère phagédénique tropical, plaie chronique diabétique, dracunculose, leishmaniose cutanée, et plus rarement carcinome cutané.

Traitement de l’infection à Mycobacterium ulcerans
Antibiothérapie : pierre angulaire du traitement
La prise en charge moderne de l’ulcère de Buruli repose sur l’antibiothérapie précoce, qui a révolutionné le pronostic depuis les années 2000. Le protocole recommandé par l’OMS est :
- Rifampicine (10 mg/kg/jour) associée à clarithromycine (15 mg/kg/jour), per os, pendant 8 semaines.
- Alternative : rifampicine + moxifloxacine, notamment en cas d’intolérance à la clarithromycine.
L’association permet la stérilisation rapide des lésions et, dans les formes précoces, une guérison sans recours à la chirurgie dans plus de 80 % des cas. La stratégie « LZD » (Lévofloxacine, traitement oral court) est à l’étude pour raccourcir encore la durée de prise en charge.
Traitement chirurgical adjuvant
Dans les formes avancées avec ulcère étendu, une excérèse chirurgicale complétée d’une greffe cutanée reste indiquée. Les soins locaux (pansements, détersion, traitement de la surinfection) sont associés systématiquement.
Physiothérapie et prévention des séquelles
La kinésithérapie précoce est indispensable pour limiter les rétractions tendineuses et les limitations fonctionnelles, particulièrement chez l’enfant en croissance. Elle doit être démarrée dès la phase de cicatrisation.
Prévention et mesures collectives
En l’absence de vaccin disponible, la prévention repose sur :
- L’éducation sanitaire : information des populations en zone d’endémie sur les signes précoces (nodule indolore persistant) et l’importance d’une consultation rapide.
- La protection cutanée : port de vêtements longs dans les zones aquatiques à risque, désinfection immédiate des plaies.
- Le dépistage actif : campagnes de recherche de cas dans les villages endémiques pour traiter les lésions débutantes avant l’ulcération.
- L’aménagement de l’environnement : drainage des marécages, accès à l’eau potable (réduisant les contacts avec les eaux stagnantes contaminées).
- La surveillance épidémiologique : notification obligatoire, formation des soignants de première ligne à la reconnaissance des lésions.
En Australie, la mise en place d’une surveillance par analyse de l’ADN bactérien dans les populations de moustiques et de possums (rôle sentinelle) a permis de mieux comprendre la dynamique de transmission.

Vivre avec la maladie et suites thérapeutiques
La convalescence après ulcère de Buruli peut être longue : la cicatrisation complète intervient en général entre 3 et 12 mois, selon l’étendue initiale. Durant cette période, la surveillance médicale régulière est essentielle pour :
- Détecter une éventuelle récidive (survenant dans moins de 5 % des cas traités correctement).
- Initier une rééducation fonctionnelle adaptée.
- Prendre en charge le retentissement psychologique (stigmatisation, anxiété, baisse d’estime de soi), particulièrement chez les adolescents et les jeunes femmes.
Les programmes d’AMP (« Africans with Mycobacterium ulcerans ») et la Fondation Buruli Ulcer encouragent les approches communautaires : faute de couverture sanitaire étendue, certains pays ont recours à des agents communautaires formés (BTC) pour administrer les antibiotiques au village même, réduisant ainsi les abandons thérapeutiques et raccourcissant les délais de guérison.
L’essentiel en bref
- Mycobacterium ulcerans est une mycobactérie environnementale productrice de mycolactone, toxine responsable de la nécrose cutanée du Buruli.
- La maladie constitue la troisième infection mycobactérienne la plus fréquente au monde après la tuberculose et la lèpre.
- L’Afrique de l’Ouest et l’Australie sont les principales zones d’endémie ; la transmission passe probablement par un environnement aquatique contaminé.
- Les lésions sont souvent silencieuses et indolores, ce qui retarde le diagnostic et aggrave le pronostic fonctionnel.
- Le diagnostic repose principalement sur la PCR IS2404, rapide et sensible.
- Le traitement standard repose sur l’association rifampicine + clarithromycine pendant 8 semaines, suffisante dans la majorité des formes précoces.
- La prévention est avant tout sanitaire (dépistage actif, protection cutanée, éducation à la reconnaissance des nodules).
En cas de nodule ou d’ulcère chronique persistant sur un membre, en particulier après un séjour en zone tropicale, il convient de consulter rapidement un médecin en mentionnant le contexte de voyage. Le diagnostic précoce reste le meilleur garant d’une guérison sans séquelles.
Vos questions, nos réponses
Qu'est-ce que l'ulcère de Buruli ?
L'ulcère de Buruli est une infection cutanée causée par Mycobacterium ulcerans. Elle débute par un nodule ou une plaque indolore, puis évolue vers un ulcère nécrosant. La maladie touche principalement les zones tropicales humides. Un traitement médical précoce est essentiel.
Comment se transmet Mycobacterium ulcerans ?
Le mode exact de transmission reste mal connu. La bactérie est présente dans l'environnement aquatique et pourrait pénétrer par une plaie cutanée. Il n'y a pas de transmission interhumaine directe. La prévention repose sur l'évitement des eaux stagnantes.
L'ulcère de Buruli est-il mortel ?
Rarement mortel, l'ulcère de Buruli peut toutefois entraîner des séquelles graves et des handicaps si non traité. Un diagnostic et un traitement précoces permettent de limiter les lésions. En cas de plaie cutanée persistante en zone d'endémie, consultez un médecin.
Sources et références
Les informations de cet article s’appuient sur les recommandations des organismes de santé de référence. Pour approfondir le sujet « Mycobacterium ulcerans : la bactérie de l’ulcère de Buruli », consultez les ressources officielles suivantes :
- Haute Autorité de Santé (HAS) — recommandations professionnelles
- Ameli — Assurance Maladie : vos droits et démarches
- Inserm — recherche et connaissances médicales
Important : ce contenu est informatif et ne remplace pas une consultation médicale. En cas de symptômes ou de doute, consultez votre médecin.